De Grenoble à Metz, du social à la culture, du militantisme au spectacle vivant, de l’ennemi commun à l’ami commun, de la rencontre à… la rencontre aussi. Si différentes par leurs philosophies, leurs modes d’actions et leurs sujets de préoccupation, l’association Bouche à Oreille à Metz et Alliance Citoyenne à Grenoble n’en restent pas moins de proches cousines. Elles font naître des aventures collectives insoupçonnées entre voisins d’un même immeuble ou d’un même quartier. Quand les Lorrains misent sur l’art comme moyen de rencontre, de partage et d’ouverture, les Isérois misent sur le respect des droits, l’égalité et la justice.

Implantés toutes deux dans des quartiers dits « prioritaires », elles rendent accessible la création et la pratique artistique pour les premiers cités, et le pouvoir d’agir ou l’affirmation d’une voix commune influente pour les seconds. Ce ne sont pas des solutions miracles ou des recettes toute-faite au sujet de l’accès à la culture ou à la mobilisation revendicatrice, mais nous tenions à souligner la pertinence, l’ingéniosité et le travail de fond que mènent ces deux associations de terrain. Par cet article, leur montrer également qu’elles ne sont pas seules, que d’autres personnes ailleurs en France, sur d’autres domaines redoublent sans cesse d’inventivité pour donner une place, une voix, et de la confiance à ceux dont la parole et l’avis ne comptent plus, ne sont plus écoutés, voire même méprisés.

2 associations, 2 histoires

A Grenoble, l’association Alliance Citoyenne est née de la pensée de l’Américain Saul Alinsky. Dans les années 1930 à Chicago, cet Américain fédérait les habitants d’un même quartier contre les propriétaires qui ne prenait pas soin de leurs immeubles, ou contre la commune qui n’organisait pas un ramassage des ordures assez décent, etc. Il en a écrit un ouvrage qui s’intitule « Rules for Radicals », ou « Radicaux, réveillez-vous ! » dans sa traduction française. Ce livre constitue pour l’association grenobloise une base solide tant sur la méthodologie que l’idéologie.

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Toujours à Grenoble, Elies, salarié de l’association, nous raconte le quotidien et la méthode de travail ici. L’objectif est de recréer un rapport de force d’égal à égal entre des individus isolés et un pouvoir uni et organisé. Quand l’ascenseur d’un immeuble tombe en panne 50 fois par an, les premières victimes que sont les locataires sont, de prime abord, tous énervés, mais de manière dispersée. L’un enverra peut-être quelques courriers, et au mieux quelques-uns se réuniront pour afficher leur mécontentement ensemble. Mais ils auront toutes les chances de se heurter à, au choix : 1) un directeur de cabinet qui ne parle pas le même langage qu’eux. 2) un.e secrétaire qui ne cesse de répéter l’absence de M. le Directeur, il est en réunion. 3) au renvoi de la patate chaude entre différentes institutions. 4) des promesses de changement et d’actions qui ne seront pas tenues. 5) Un répondeur interminable. 6) Etc.

Le rapport de force n’est pas égal. Pour le rétablir, les locataires décident de cotiser à l’Alliance Citoyenne pour se payer un organisateur, qui ira toquer aux portes avec eux pour mobiliser les voisins, qui les aidera à formuler des revendications claires et gagnables, les formera aux méthodes de négociation et d’action directe-non violente.

A Metz, l’association Bouche à Oreille est implantée dans le quartier de Borny depuis 2012. Plus précisément dans la grande Cour du Languedoc, entourée de barres d’immeubles. Issus des arts visuels, du spectacle vivant et des sciences humaines, un collectif découvre le site où : « Plus de 30 langues sont parlées couramment dans cet espace grand comme un terrain de foot », explique Julie, l’une des instigatrices du collectif.

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Le projet qui les y mène en 2012, prend la forme d’un spectacle participatif son et lumière dont cette grande cour et les immeubles sont le décor. Simplement en allumant et en éteignant la lumière de chez lui, chaque habitant participe à la chorégraphie de lumière se jouant sur la façade de l’immeuble. L’opération est une réussite et le coup de cœur est immédiat entre l’association et les habitants. L’association se sédentarise alors à Borny. Les projets de ce type se développent, l’équipe grandit et l’adhésion des habitants se renforce.

L’artiste Jepoy viendra, par exemple, y passer trois mois et mettre en place son projet « Manger son quartier ». Il commence par enquêter auprès des habitants sur le ressenti qu’ils ont à propos de chaque rue ou passage de leur quartier. Quel endroit vous semble le plus épicé, le plus sucré, amer, croustillant, fondant, doux, acide, gourmand, etc. Puis il cuisine avec chaque participant et produit un maquette comestible du quartier de 25m². On peut s’y promener, passer entre les rues épicées et sucrées, humer l’amertume d’une autre et finir par en croquer une dernière !

Le dernier projet en date est un roman photo musical et théâtral : Story Bordes. Un metteur en scène et un réalisateur ont travaillé avec 96 habitants volontaires ainsi qu’un musicien et deux comédiens professionnels. L’originalité du projet tient dans le fait que la musique est jouée en direct au moment de la projection sur écrans géants et que les comédiens sortent parfois de l’écran pour jouer des scènes en direct devant le public.

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Les 35 créations de l’association Bouche à Oreille depuis 2012 ont ça de particulier : elles font travailler ensemble des professionnels du spectacle et des habitants du quartier. Ces derniers ne sont pas là que pour la figuration. Ils sont investis dans la réflexion du projet, la création, les répétitions et le jeu. Peuvent en attester notamment les projets musicaux qui ont donné lieu à l’édition de CD où des chants traditionnels sont interprétés et enregistrer dans le studio d’enregistrement de l’association, au cœur du quartier.

Le porte à porte comme première rencontre

Chez Alliance Citoyenne, le procédé est aussi original qu’efficace. Lors d’un porte à porte d’une demi-journée dans tout l’immeuble, Elies ou un autre salarié se présente, présente l’association et pose très vite une première question : « Qu’est-ce qui vous met en colère ? ». Suite à cette entrée en matière, généralement les langues se délient. Les ordures, l’ascenseur, l’entretien ou les fissures en ce qui concerne l’habitat. Les discussions s’étendent également aux transports, à l’école du quartier, au centre social, à la vie du quartier, etc.

Suite à ce temps de porte à porte, les organisateurs de l’Alliance Citoyenne invitent tous les habitants rencontrés à venir faire le bilan des sujets qui ont été les plus récurrents lors d’une grande assemblée citoyenne. Ce moment collectif permettra, dans un premier temps, d’identifier le responsable de la situation, l’adversaire (bailleur, propriétaire, commune, ascensoriste, etc.). Aussi, nous pouvons compter les forces en présence, rencontrer ses voisins, échanger sur le sujet, se rendre compte que nous sommes nombreux, mais surtout programmer la prochaine action. Afin de veiller à ce que la pression ne retombe pas, la première action doit intervenir rapidement après ce premier échange collectif.

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Et la liste d’actions potentielles à l’Alliance Citoyenne est longue. Suivant les principes d’Alinsky, une des pistes possibles à suivre est de faire vivre la situation vécue à son responsable, ou du moins lui exposer directement ce que vivent les personnes Exemple : Face à des ascenseurs sans cesse en panne, les membres de l’Alliance Citoyenne s’organisent avec l’aide d’un salarié de l’association pour faire du porte à porte, des réunions d’immeubles et enquêter auprès du bailleur pour comprendre les raisons du problème. Il se trouve que selon tous les contrats et conventions signées, le responsable n’est pas l’ascensoriste mais le bailleur lui-même. Alors après plusieurs appels, la personne au standard, sans doute fatiguée par la ténacité des locataires, finit par dire « eh ben prenez les escaliers, ça vous fera faire du sport. » Ni une, ni deux, voilà une cinquantaine de locataires qui arrivent quelques jours plus tard dans les locaux du bailleur, en tenue de sport. Bandeaux sur la tête, débardeur, short, baskets. Et c’est parti pour un cours de fitness, du renforcement dans les escaliers,… le tout sous le regard attentif de la presse locale invitée pour l’occasion et friande de ce type de happening ! Le directeur se retrouve alors acculé et dans l’obligation de recevoir la délégation dans son bureau afin d’écouter leurs doléances et de prendre des engagements en conséquence. Le rapport de force est rééquilibré.

A Borny, on fait également du porte à porte. Pour rencontrer de nouvelles personnes et les sensibiliser à une action ou un événement, la rencontre individuelle est un atout majeur. Mais l’association Bouche à Oreille a surtout multiplié les portes d’entrée dans son association afin de fédérer les habitants du quartier autour de leurs projets.

L’association dispose de trois points d’accroche : un studio d’enregistrement, des ateliers de pratiques pour enfants et des ateliers de pratiques pour adultes. Depuis le début, un studio d’enregistrement professionnel est en accès libre pour les musiciens débutants ou confirmés du quartier. A l’occasion de projets précis, ils sont accompagnés de musiciens professionnels.

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Pour les ateliers pratiques pour enfants et adultes, ils sont tout public, et ont pour thème le dessin, la couture, la peinture, etc. On vient se faire plaisir, se perfectionner, découvrir, apprendre, rencontrer.

Des financements adaptés à chaque action

Dans le milieu associatif, la question de l’autofinancement attise toutes les curiosités, les attentions et les ingéniosités afin d’être le plus libre possible de la puissance publique, mais tout en cherchant son soutien potentiel (moral, technique…). Quid des financements privés (fondations ou mécénats) ? Nous tenons ici deux exemples mettant en lumière la singularité de chaque action et de chaque association.

Pour nos amis grenoblois, il va de soi que la commune n’en sera pas le premier financeur, ni même le second, ni même financeur du tout. La liberté totale de ton et d’action est une condition siné qua none à l’action de l’Alliance Citoyenne. On ne se fait pas financer par son (potentiel) opposant. Suivant la même logique, le bailleur et les collectivités territoriales ne peuvent être source de financement pour eux, à l’exception de la région qui les finance à hauteur de 15 %.

La cotisation des membres (5 euros par mois pour se « payer » un « directeur de cabinet ») en représente 20 % supplémentaires, tandis que les formations que les salariés dispensent sur le thème du comunity organizing et de la méthode Alinsky comptent pour 25 %. Les 40 % restant proviennent de fondations privées (« pas la fondation McDo ou Vinci bien sûr », souligne Elies).

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On est souvent d’accord pour dire que l’argent public doit servir à la défense des intérêts et des droits des citoyens, et donc au financement des associations telles qu’Aliance Citoyenne. Pourtant, on comprend aussi que la relation serait ambiguë voire même insoutenable entre l’association et le pouvoir public financeur, dans l’état actuel du pouvoir politique : clientélisme et corruption. Alors comme beaucoup de structures associatives en France, le volet formation vient compléter les cotisations et les différentes aides privées.

Et les associations culturelles, alors ? Comme pour sa cousine grenobloise, les financements privés comptent pour 40 % du budget annuel de l’association messine. Notamment au lancement de l’association, trois fondations (Fondation Abbé Pierre entre autres) les ont aidé à s’installer et à pérenniser leur activité. Le bailleur social figure aussi parmi les soutiens de poids de Bouche à oreille. Présent depuis le début, ce dernier continue d’accompagner la structure dans le développement de ses projets.

Enfin, les 60 % restants proviennent de fonds publics. Les différentes collectivités territoriales et les services étatiques liés à la culture et à la cohésion sociale sont des partenaires majeurs de l’association. Le temps d’élaboration des dossiers dissuade parfois, mais la qualité et la pérennité de leur travail sur le quartier leur offre une confiance non négligeable de la part des décideurs. Une relation de confiance mutuelle s’installe alors.

A chaque activité son financement propre !

En somme, ce que nous disent ces deux associations aux activités et aux profils assez différents c’est que l’action collective, le combat et l’altruisme ne font pas partie du passé. Et ce n’est pas être faussement naïfs de dire qu’ensemble, en se réunissant, nous sommes capables de grandes choses. Et si toutes les voix doivent être entendues, elles doivent trouver l’espace propice à leur épanouissement pour s’exprimer. Et toutes les voix compteront alors.

Pour en savoir plus :

Bouche à oreilles

Alliance Citoyenne Grenoble

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