Nantes, 300 000 habitants, combien de SDF ? Cette question a forcément traversé l’esprit de Yannick et Denis, deux nantais que l’on a rencontré et qui, chacun à leur manière, ont voulu combattre une injustice qui les indignait. La dignité que l’on a ôté à ces personnes, ils ont voulu la leur redonner à travers deux actions aussi singulières qu’innovantes.

Des aventures 100% citoyennes

Dans un cas comme dans l’autre, ce sont des mouvements qui sont nés face à une situation d’injustice jugée plus tolérable par ses instigateurs. Ils ont de commun leur naissance à la suite d’une histoire de relation humaine et d’une prise de conscience individuelle.

Nous sommes en 2008. Le jeune retraité Yannick, ancien cadre, fait la rencontre d’un gars de la rue bien connu du quartier, Serge, dit Le Gaulois. Ce jour-là, Serge est ronchon et n’affiche pas le sourire et l’amabilité qui lui sont habituels avec les passants. Engageant la conversation, Yannick apprend du Gaulois qu’il a enterré trois copains en 10 jours. Il raconte que chaque fois, c’est la même scène insoutenable : Les sans abris sont enterrés tôt le matin, le soleil n’étant parfois pas encore levé, sans un mot ou ni même une chanson, et souvent sans personne.

« Enterrés comme des chiens » disait Le Gaulois avant son décès il y a cinq ans. Pour son enterrement à lui, ils étaient une foule jamais vue pour un sans-abri à entonner « L’Auvergnat » de Georges Brassens et sa chanson fétiche « Rue des trois matelots ». Cette foule, c’était la Chorale « Au Clair de la Rue » qu’il avait fondé cinq ans plus tôt, en 2008 donc, avec Yannick, suite à leur échange. Composée uniquement de personnes en situation de précarité, à la rue ou non, elle a déjà accompagné quelques 300 enterrements de SDF. Ils mouraient « comme des chiens », aujourd’hui un élan de solidarité et de citoyenneté leur offre, à Nantes, un départ digne.

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Toujours à Nantes, Denis profite d’un après-midi ensoleillé de 2006 pour rester un peu en terrasse et prendre son café tranquillement. Il ne savait pas encore que ce café et cet instant allaient changer sa vie et celle de dizaines de personnes. Un homme s’avance vers lui et fait la manche, Denis lui donne un euro. Juste un euro. Puis, il réfléchit quelques instants : si on est plusieurs, voire beaucoup, à lui donner un euro, il n’aurait plus besoin de faire la manche cet homme-là ! Il aurait un chez-lui !

Deux ou trois calculs et une discussion avec son collègue Gwen plus tard, ils tiennent une idée qu’ils ne perdront pas de temps à mettre en place : avec 100 personnes qui font un don régulier de 20 euros par mois pendant cinq ans, ils achètent un studio ou un T1 dans Nantes, qui coute à peu près 100 000 euros, dans lequel reloger une personne à la rue !  Après déduction des impôts, un don de 20 euros revient effectivement à 5 euros par mois, soit un euro par semaine. Ce n’était pas une idée en l’air !

C’est parti ! Si la première année ne voit pas le nombre de donateurs s’envoler, ils finissent tout de même par acheter leur premier appartement et à y reloger une première personne. Parallèlement à ces dons réguliers qui financent l’achat des appartements, Gwen et Denis vont frapper aux portes des entreprises pour trouver de quoi financer l’accompagnement des personnes relogées, comprenant notamment le salaire d’une assistante sociale.

Onze ans plus tard, « Toit à moi » s’est développée à Paris, Angers, et Toulouse, et a permis de reloger, pour le moment, un peu plus de 50 personnes dans les 19 appartements achetés par les 1200 donateurs réguliers.

« Ce n’était rien qu’un bout de pain… »

« Toit à moi » reloge les personnes sans logement, et les accompagne au quotidien pour « recréer des étincelles » dans leurs vies. Pour cela, il faut des appartements achetés par les donateurs, des accompagnants salariés par les mécènes, et une équipe de 35 bénévoles.

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Une sortie cinéma, un après-midi couture, une ballade en ville, un repas, etc. les activités partagées avec les bénévoles participent à la reconstruction des personnes. Margaux, la salariée responsable des bénévoles se charge de faire coïncider les envies et les propositions de chacun : les deux fadas de l’OM iront regarder le match ensemble, pendant que les deux chineurs se rendront ensemble à la brocante le weekend suivant ! Ces activités ont le pouvoir de redonner goût à la vie à certains, comme un doux plaisir, un luxe, une madeleine de Proust, une chance, dans ces liens retrouvés et ces moments de partage. Que l’on ait un peu de temps ou un peu d’argent, on a tous à donner à « Toit à moi » !

Et quand on évoque un moment de partage et de convivialité, on pense au mardi après-midi dans la salle Colligny à Nantes. Jour de répétition hebdomadaire de la chorale « Au clair de la rue ». Selon les semaines, ils sont entre 20 et 30, à répéter leur répertoire traditionnel pour une heure ou deux. Les boiteux, les fous, les alcolo, les pas-tout-seul-dans-sa-tête, les lunaires, et les délirants forment tous ensemble « la seule chorale qui chante faux, mais avec le ton juste », comme ils aiment à le rappeler. Ils viennent trouver dans ce groupe une écoute et un environnement solidaire, non jugeant, et joyeux. Essayez de chanter la chanson « L’herbe tendre » à tue-tête avec vos copains, vous verrez que c’est une vraie bouffée d’air frais !

La chorale n’étant pas faite pour « obtenir des bons points pour le paradis », elle est réservée avant tout pour les personnes en situation de précarité. Les bénévoles ou les personnes voulant s’y impliquer ne peuvent le faire qu’à certaines conditions à voir avec la chorale.

Et loin d’être l’essentiel, mais la cerise sur le gâteau, la singularité de cette chorale les a menés à être invités à chanter aux quatre coins de l’Europe. A Bruxelles au Parlement européen, à Rome devant le Pape, ou accompagnés d’une cantatrice au Palais de Justice de Nantes, ce sont souvent des décalages et des moments de vie savoureux pour ceux qui les vivent. Avant tout, c’est la trentaine d’enterrements de personnes de la rue qu’ils honorent de leur présence chaque année, qui les motivent à répéter tous ensemble les chansons de Brassens, Gainsbourg, Nougaro, et autres airs plus paillards et franchouillards !

Nos sociétés occidentales vivent un étonnant paradoxe dont nous sommes les témoins tous les jours. Nous excluons, divisons, appauvrissons, et marginalisons tous les jours un peu plus. Dans le même temps, nous innovons, inventons, rassemblons et soudons des liens tous les jours un peu plus forts. Bien que de plus en plus de personnes meurent d’isolement, de faim et de froid dans les rues de Nantes et de France chaque année, de véritables ingénieurs de la solidarité se mobilisent pour que cette situation ne soit pas une simple fatalité.

 

Pour en savoir plus :

http://www.toitamoi.net/

https://www.choraleauclairdelarue.com/

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