Le hasard de nos recherches et de notre parcours nous a fait croiser la route de La Coopérative des Tiers-Lieux, une coopérative de mise en lien, d’accompagnement, et de promotion (entre autres !) des Tiers-Lieux en Nouvelle Aquitaine. Nous en avons profité pour aborder des questions qui nous taraudent et nous intéressent avec Chloé Rivolet.

C’est pas des idées en l’air : En 2011, qu’est-ce qui a motivé la création de la Coopérative des Tiers-Lieux ? C’est le fruit d’une rencontre ?

Chloé : Exactement ! En fait, c’était Lucile qui a créé L’Arrêt Minute à Pomerol, village de 800 habitants. Elle était graphiste indépendante avec une petite fille en bas âge, elle en avait un petit peu marre de bosser toute seule dans sa cuisine et de ne jamais couper entre sa vie de maman et sa vie de graphiste. Du coup, elle a décidé de louer un local à Pomerol, en le partageant avec quelques professionnels qu’elle connaissait et qui avaient la même problématique qu’elle. Et puis rapidement elle s’est dit « mais en fait, c’est du coworking (espace de travail partagé) ce que je fais » puisqu’à l’époque le concept venait tout juste d’arriver en France. Donc elle a commencé à faire un petit peu de relais locaux par la presse pour parler de son local. Et puis par ce biais-là, y a la Délégation Numérique de la Région qui l’a repéré, qui s’intéressait au télétravail et qui s’est dit « ah bin les espaces de coworking c’est formidable pour développer le télétravail dans les territoires ».
Donc la Région est allée frapper à la porte de Lucile et l’a mise en relation avec Marie-Laure, l’autre larrone de la Coop des Tiers-Lieux, qui elle, était en train de bosser sur une étude de faisabilité d’un espace de coworking à Bordeaux. C’étaient un peu les deux seules à parler de coworking à ce moment-là en fait, en 2010. Et petit à petit, dans les mois qui ont suivi, elles ont développé avec la Région un programme de sensibilisation et d’essaimage aux nouveaux modes de travail par le biais du coworking sur toute la région ex Aquitaine. Au départ elles ont porté un programme d’essaimage via la structure Arrêt Minute qui était une structure associative et elles sont allées rencontrer tout un tas d’acteurs dans la Région qui s’intéressaient au télétravail ou qui souhaitaient monter un espace de coworking, sachant que elles, elles en avaient déjà fait. Donc elles ont utilisé leurs expériences pour faciliter d’autres projets et faire gagner du temps aux porteurs de projet. Du coup, au bout de deux ans, il y a de plus en plus de lieux qui ont commencé à se monter, il y avait de plus en plus d’acteurs impliqués dans cette structure, qui en n’était pas une en fait, elle n’avait pas vraiment de forme juridique. Donc en 2013, avec les acteurs présents, elles ont décidé de monter une association de préfiguration d’une SCIC (Société Coopérative d’Interêt Collectif). C’est comme ça qu’en 2016, on est devenu une SCIC avec des partenaires différents qu’on a rencontré au fil des années.
Pour donner un chiffre en 2011, il y avait deux Tiers-Lieu en Aquitaine et aujourd’hui on est à 200. Ça montre un peu l’étendu du sujet sur la Région.

Et je précise que tout ça est facilité par l’institution régionale, puisque de par cette rencontre en 2010, ils ont décidé de créer un appel à manifestation d’intérêt qui vise à soutenir le développement des Tiers-Lieux et cette politique publique ils l’ont écrite à partir du modèle de L’Arrêt Minute, avec Lucile et Marie-Laure qui leur ont fait des préconisations, parce qu’elles savaient les besoins des porteurs de projet. Donc il y a une vraie collaboration qui existe entre la Région et nous depuis 7 ans sur le sujet.

Depuis 2011, après six ans d’activité, quelle serait votre plus belle réussite ?

Chloé : Woaw ! Pas facile !

Des projets plus fous que d’autres, plus entraînants que d’autres et desquels vous êtes ressorties plus contentes ou plus fières…
Chloé : Bin pas spécialement en fait, parce qu’ils sont tous uniques, parce que c’est des projets de territoire donc ils ont tous leur petit truc qui fait qu’ils sont au bon moment, au bon endroit, dans ce territoire-là. Après je vous cache pas qu’on aime particulièrement travailler sur des projets en milieu rural parce qu’on voit qu’il y a vraiment des enjeux bien plus larges que ce qui peut se passer en milieu urbain en général.
Mais je pense que la belle réussite à nos yeux c’est justement ce maillage territorial qui est assez conséquent, par rapport à d’autres régions notamment. Mais avec la réserve de se dire que c’est bien beau, c’est fait, mais maintenant l’enjeu des années à venir c’est « comment on fait pour pérenniser tous ces lieux qui ont émergé, surtout dans les trois ou quatre dernières années ». Donc c’est à demie teinte, c’est une belle réussite pour nous, mais on sait qu’il y a encore beaucoup d’efforts à fournir.

Ca donne de belles perspectives à l’avenir…

Chloé : Exactement ! Mais il faut rester hyper vigilants, c’est des modèles souvent fragiles. Sur les 200 Tiers-Lieux, il y a près de la moitié qui ont obtenu une subvention de la Région, mais qui court seulement sur deux ans. Donc pendant les deux premières années c’est assez confortable, mais après qu’est-ce qu’on fait pour dégager un modèle économique qui ne repose pas uniquement sur des fonds publics ? Surtout quand on est une association et qu’il y a une grosse part de bénévolat. Il y a 50 % des lieux qui recrutent une personne, pas forcément en temps plein, mais il y a au moins un facilitateur recruté dans la moitié des tiers-lieux, donc il faut continuer à faire vivre ces gens-là aussi. Donc il y a de vrais enjeux économiques derrière, et du coup sociaux par la force des choses.

C’est une question qui a l’air simple en apparence, mais est-ce que tu peux nous donner ta définition du Tiers-Lieu ?
Chloé : Oui (rires) ! Oui et non, mais je vais vous donner ma définition des Tiers-Lieux. J’aime bien parler de feuille blanche, parce que c’est un espace dans lequel on peut être soi-même, on peut proposer ce qu’on souhaite. On a tendance à dire que ce sont des lieux qui favorisent l’éclosion des idées, et ça c’est vraiment l’ADN du Tiers-Lieu. C’est-à-dire que c’est ni un lieu public, ni un lieu privé, donc on est tout le temps en train de marcher sur la corde sensible. Et c’est cette ambivalence-là qui fait aussi Tiers-Lieu et qui rend le sujet super intéressant, et qui fait que n’importe qui peut se sentir à l’aise pour proposer ce qu’il souhaite faire dans le Tiers-Lieu. Pour moi, c’est un lieu ouvert à tous, ça c’est clair ! On essaie vraiment de pousser les porteurs de projet à aller dans cette direction-là, à ne pas forcément thématiser les lieux. Parce qu’il y a pas mal de lieux dans Bordeaux surtout (ou en milieu urbain de manière générale) qui se donnent une teinte, mais on ne pense pas que ce soit forcément pertinent parce que le Tiers-Lieu c’est aussi un lieu dans lequel on rencontre des gens qu’on aurait jamais rencontré ailleurs. Et on en a à la pelle des exemples comme ça. On est libre de proposer de faire des choses pour ce lieu-là, et forcément ça finit par nourrir nos propres projets professionnels et personnels.

C’est très conceptuel, ça peut paraitre super flou quand j’en parle, mais on a des formes qui reviennent souvent, comme l’espace de coworking que beaucoup connaissent, on a aussi le fablab, on a la boutique partagée, on a le café associatif, on a l’atelier, et ce qui fait Tiers-Lieu pour moi aussi c’est justement l’hybridation de toutes ces activités dans un même lieu. A CéLA par exemple, on peut autant venir travailler, que boire un café, participer à un vide dressing ou à une conférence sur l’intelligence collective ! C’est foisonnant ce qu’il se passe dans ces lieux-là ! Et souvent ça relocalise aussi une activité économique et sociale, sur des territoires qui sont parfois en perte de dynamique justement, notamment en milieu rural.
On parle souvent de l’émergence des Tiers-Lieux comme d’un phénomène nouveau, mais est-ce que  dans l’action ça n’existait pas déjà avant, sans qu’on y ait mis le nom de Tiers-Lieux, comme les coopératives d’artisans qui s’organisent au milieu du 19ème siècle et dans lesquelles différents corps de métiers artisans mutualisent leurs moyens, ou encore les cercles des travailleurs du 19ème qui fonctionnaient comme la partie bar des Tiers-Lieux aujourd’hui ?
Chloé : Tout à fait ! Il y en a plein plein d’exemples ! C’est Paul, le fondateur de La Cantine à Paris, le premier espace de coworking en France en 2008, qui avait écrit un article sur ça justement, sur le concept de Tiers-Lieu et sur le fait que ça existait déjà bien avant qu’ Oldenburg ne le théorise. Il faisait le parallèle avec le concept de la place vide du village en fait. Moi je suis originaire d’un petit village en Bretagne, et c’est vrai qu’à 14 ans dans un petit village comme ça, t’as pas de lieux pour te retrouver, et du coup on avait tendance à tous se retrouver dans le jardin derrière l’église. C’est con, mais on a tous socialement à un moment donné, dans notre vie, vécu ce phénomène de la place vide où on va parce qu’on ne sait pas où aller ailleurs, mais en même temps on sait qu’à cet endroit-là on va forcément trouver des gens avec qui on va pouvoir échanger et faire des choses. Donc on peut carrément dire que ça existe depuis la nuit des temps, c’est le cas dans les bibliothèques aussi. Ou Central Park à New York qui, au départ, avait été prévu et conçu comme un lieu de détente et puis on se rend compte qu’il y a des gens qui viennent y faire tout un tas d’autres activités, et même travailler au calme, au vert, avec son ordinateur ou sa feuille et son crayon. Donc voilà, bien sûr que oui les Tiers-Lieux existaient bien avant que le mot commence à devenir connu. Mais c’est intéressant que la société s’intéresse à ce mot et à ce qu’il y a derrière, notamment les pouvoirs publics. Après sur le grand public de manière générale, ça reste un mot très méconnu quand on sort un peu de la sphère ESS (Economie Sociale et Solidaire) notamment.

Vous avez une cartographie sur le site de la coopérative où sont recensés un grand nombre de Tiers-Lieux essentiellement en Nouvelle Aquitaine, est-ce que tu peux nous dire comment sont sélectionnés ces Tiers-Lieux ?

Chloé : On travaille avec la Région sur le recensement des Tiers-Lieux, et en particulier sur cette carte. Et en fait la Région a une grille de lecture qui lui appartient, qui entend cinq critères qui font Tiers-Lieux. Pour elle ce sont :
⁃ des lieux ouverts à tous ;
⁃ des lieux flexibles à la fois dans l’offre des services que dans la possibilité de quitter le Tiers-Lieux quand on en a envie, on ne s’engage pas sur deux ans ou dans un 3-6-9 pour y rentrer, on peut venir et sortir comme on veut ;
⁃ des lieux accessibles à la fois aux personnes à mobilité réduite, et aussi en termes de prix ;
⁃ des lieux qui bénéficient d’un accueil humain, et d’une gouvernance partagée ;
⁃ et la Région ajoute un cinquième critère qui est le numérique, pour la simple et bonne raison que le dispositif d’aide de la région est porté par la Délégation Numérique de la région Nouvelle Aquitaine.
Nous on ne place pas le numérique comme un critère à part entière, on est largement persuadés qu’on peut faire Tiers-Lieu sans avoir d’outil numérique mais on est assez d’accord avec l’ensemble de ces critères, et voilà pour nous ce qui fait Tiers-Lieu. Mais on est souvent sollicitées par les pépinières ou les hôtels d’entreprises, et pour nous c’est totalement hors champ parce que c’est simplement de la colocation d’entreprises, et il n’y a justement pas du tout cette notion de gouvernance partagée et d’implication des coworkers dans le collectif et la gestion du lieu.
Mais par contre, là où ne travaille pas encore la Région mais nous oui, c’est sur le Tiers-Lieu agricole, par exemple. Si on prend le Manifeste des Tiers-Lieux qui a été rédigé par un collectif passionné par le sujet depuis déjà une dizaine d’années, et si on regarde les critères qui font Tiers-Lieux selon eux, et qu’on le transpose au milieu agricole, on se rend compte qu’on est carrément dans les Tiers-Lieux dans certains projets agricoles ! Simplement au lieu de mutualiser un bureau, une connexion internet, et du café, on partage des terres, on mutualise des outils, on transmet à son voisin les dernières découvertes sur l’agriculture biologique ou l’agroforesterie, par exemple, on fait des liens avec tout un tas d’autres acteurs sur le territoire, que ce soient des restaurateurs, une conserverie, etc. Il y a des projets en Nouvelle Aquitaine qui partent de l’agriculture, mais qui font carrément Tiers-Lieu d’après nous ! Donc on est en train de travailler encore une fois par le biais de la Région sur la manière de modéliser le Tiers-Lieu agricole à partir d’un exemple qui existe dans les Landes et qu’on a bien kiffé, Benico ! Donc c’est une recherche-action à partir de leur modèle pour essayer de montrer à d’autres acteurs que le Tiers-Lieu ne s’arrête pas seulement au tertiaire et à l’artisanat, mais que ça peut aussi aller jusqu’à l’agricole !
C’est parfaitement en lien avec la question suivante : quand Ray Oldenburg a commencé à parler de « Third place », il l’entendait comme un lieu convivial qui n’est ni le travail ni le domicile, aujourd’hui l’aspect co-working tend à prendre une place de plus en plus importante dans le concept de Tiers-Lieu, mais est-ce qu’on peut trouver un Tiers-Lieu qui n’aurait pas de partie coworking, et lui attribuer cette qualification ? 
Chloé : Pour moi tout à fait !


Sous-entendu, avec cette définition des Tiers-Lieux, est-ce qu’on pourrait y inclure un bar associatif, une friche culturelle, ou un jardin partagé ?

Chloé : Pour moi oui ! A partir du moment où on peut travailler, mais dans le sens mener une activité ou un projet, à partir de ce moment-là c’est un Tiers-Lieu, dans le sens où on vient travailler sur un projet collectif et qu’on a aussi la possibilité de développer notre projet individuel. Pour moi c’est ce qui ferait Tiers-Lieu, mais encore une fois ça n’engage que moi, mais cette possibilité d’apporter cette pierre à l’édifice sur un projet commun, partager un commun, mais en même temps s’en servir pour alimenter son projet perso, et vice-versa ! C’est cette manière de nourrir deux projets en parallèle qui me semble intéressante dans les Tiers-Lieux…

Ce qui nous a amené à nous poser cette question, c’est votre cartographie, où on retrouve une majorité d’espaces coworking ou de fablab, mais pas, ou peu, de bar asso, ou de jardins partagés… 
Chloé : Alors oui ce que je n’ai pas dit sur la Région, c’est qu’au-delà de leurs cinq critères, ils ne reconnaissent comme Tiers-Lieux uniquement les coworking, ateliers, et fablab pour être éligible à l’AMI (Fonds d’aide de la Région Nouvelle Aquitaine). Et cette carte est faite à partir d’un travail avec la Région. En même temps, c’est vrai aussi qu’au départ, nous on est né via l’angle coworking qu’on a rapidement élargi, et on s’est rapidement penché sur la notion de Tiers-Lieu. Et au fil du temps, on détecte de plus en plus de projets hybrides, comme « Le Temps de vivre » qui est un café-librairie-coworking ! Pour moi ça c’est un Tiers-Lieu à part entière.
Nous dans la définition qu’on s’est imaginé c’était plus l’esprit de ce que tu disais tout à l’heure, une place vide. Et donc un endroit un peu sous n’importe quelle forme, mais où l’on puisse se retrouver, et y faire des choses. C’est pour ça que pour nous un café asso ou un jardin partagé ont leur place là-dedans aussi, parce que c’est un lieu tiers, dans l’espace public. Mais c’est un concept très large, qui mène à beaucoup de réflexions…
Chloé : Et tentaculaire ! Alors on se pose la question tous les jours hein !

Comment est-ce qu’on peut parler des Tiers-Lieux au plus grand nombre ? Dans le sens, comment rassembler du monde autour du concept ?

Alors c’est peut-être ma formation en communication qui va me faire faire une déformation professionnelle, mais ça dépend des objectifs ou des cibles que t’as. Disons que d’après moi par exemple, l’angle télétravail parle beaucoup aux gens que j’ai en face de moi. Ca leur permet de s’emparer du sujet et de se projeter dans leur utilisation personnelle. Mes parents par exemple, je leur explique : « Si demain votre patron vous autorise à télétravailler, vous pourriez le faire dans un Tiers-Lieu parce que ça vous permettrait de faire des rencontres etc etc ! »
Après le fait que, dans les Tiers-Lieux, il y ait des activités grand public ça facilite la compréhension du Tiers-Lieu pour le plus grand nombre. Donc on pourrait peut-être dire que c’est un lieu dans lequel on peut venir à la fois travailler sur son projet perso, on peut venir apporter des connaissances, on peut venir en chercher, on peut venir participer à des ateliers, on peut venir participer à une exposition, un concert… J’insiste sur le côté ouvert de ces lieux en fait. N’importe qui peut passer la porte, et ce n’est ni un lieu public ni un lieu complètement privé et c’est un projet collectif. Mais on peut tout à fait passer la porte d’un Tiers-Lieu une seule fois dans sa vie ou décider de passer cinq ans sur ce projet pour y contribuer ! Voilà je pense que l’angle animation parle au grand public parce que c’est une porte d’entrée qui lui montre qu’il peut y trouver quelque chose qui lui correspondra, à un moment donné, et que s’il ne trouve pas quelque chose qui lui correspond dans un Tiers-Lieu, il peut la proposer justement !
Mais j’aurai tendance à dire aux gens « il n’y a qu’en poussant la porte d’un Tiers-Lieu(x) que vous comprendrez ce que c’est. »

Pour plus d’infos sur la Coopérative des Tiers-Lieux : https://coop.tierslieux.net/

 

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